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Les Francs-Comtois au Salon de 1875


Une chose m'�tonne, quand je lis certains historiens qui parlent de la Franche-Comt� c'est de voir � quel point ils la m�connaissent. Michelet lui-m�me, qui d'ordinaire a la sagacit� d'un voyant, passe � c�t� d'elle sans la comprendre. Dans son Tableau des provinces, o� il marque � grands traits la nature des productions et des caract�res qui semblent plus sp�cialement propres � chacune des contr�es de la Franche-Comt�, l'�minent historien ne trouve rien � dire de la Franche-Comt�, sinon que Besan�on �tait une r�publique eccl�siastique et qu'elle a produit le cardinal Granvelle. Pour nos populations montagnardes du Jura, elles sont trait�es avec plus de l�g�ret� encore. Jugez en plut�t : " Ce fut sous les serfs de l'Eglise, � Saint Claude, comme dans la pauvre Nantua de l'autre c�t� de la montagne, que commen�a l'industrie de ces contr�es. Attach�s � la gl�be, ils taill�rent d'abord des chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie, aujourd'hui qu'ils sont libres, ils convient les routes de France de rouliers et de colporteurs. "
Aussi voil�, selon lui, le bilan de notre province : Granvelle, des rouliers et des colporteurs !
En v�rit�, ce ne serait gu�re.
MM. Delacroix et Castan, dans leur Guide de l'�tranger � Besan�on, ont consacr� quelques lignes � l'esprit de la population franc-comtoise ? et leurs r�flexions me paraissent plus judicieuses. D'abord, ils citent avec raison un m�moire sur la Franche-Comt�, compos� en 1699 pour le roi de France, et rest� vrai, notamment sur ce point : " Les hommes sont grands, bien faits, robustes, braves et par cons�quent fort propices � la guerre. "
Et l'auteur du Guide ajoute ce trait de caract�re tr�s finement observ� : " Le Franc-comtois se montre g�n�ralement taciturne et circonspect, derri�re ce masque trop s�rieux, il est bienveillant, enthousiaste et r�solu. "
Xavier Marmier, un des quarante immortels, et franc-comtois a �crit des R�cits de Franche-Comt� dans lesquels il signale � son tour les qualit�s de courage et de patience qui distinguent nos compatriotes et qui les rendent particuli�rement aptes au m�tier de la guerre et aux travaux de l'�rudition.
Sans doute notre province produit des officiers par centaines, et, j'oserai l'affirmer, en plus grande quantit� qu'aucune autre. Parmi eux, beaucoup m�me sont des inventeurs, depuis Jean de Vienne (n� � Salins), mort en 1396 et qui cr�a la marine fran�aise, jusqu'� d'Ar�on (de Pontarlier) qui, au si�cle dernier, imagina pour le si�ge de Gibraltar, un syst�me de batteries flottantes insubmersibles et incombustibles, jusqu'� M. Tamisier, notre d�put� actuel et l'inventeur, comme chacun sait, des canons ray�s.
Il n'est presque pas de petites villes chez nous qui n'ait son g�n�ral et qui ne puisse �riger une statue. Sans doute encore, nous avons des �rudits, et des plus ing�nieux, comme Gilbert Cousin (de Nozeroy), qui �tait secr�taire d'Erasme, ou comme l'abb� d'Olivet (de Salins) et tant d'autres.
Est-ce la tout ? Et les artistes ? Notre province est-elle jamais demeur�e �trang�re aux choses de l'esprit et de l'art ? On serait tent� de le croire, � ne lire que les �crivains dont je parlais tout � l'heure cependant c'est elle qui a donn� � la r�volution son Tyrt�e, Rouget de Lisle (de Lons-le-Saunier) dont l'hymne -quelque peu profan� depuis par des bouches ivres et surtout par les sonneries ironiques des clairons prussiens- a fait dans ses beaux jours le tour de l'Europe sur les l�vres de nos soldats. C'est elle qui a fourni � la France contemporaine son g�ologue le plus puissant, Cuvier ; son philosophe le plus vigoureux, en d�pit des contradictions et des paradoxes dont il est plein, Pierre Joseph Proudhon ; son po�te le plus viril, Victor Hugo ; son paysagiste le plus original peut-�tre, et dont le nom serait un grand honneur, s'il n'avait �t� m�l� d'une mani�re f�cheuse aux �v�nements de la Commune, Courbet ; son peintre d'histoire le plus fin, G�r�me, un des ma�tres actuels de la peinture, son sculpteur le plus grave et le plus pur M. Joseph Perraud que dites-vous de ce contingent franc-comtois ? Parmi cette phalange d'hommes illustres, combien sont des chefs d'�cole, des novateurs ! D'o� leur vient ce d�dain des routes fray�es, cette mani�re large, cette originalit� brusque ? Demandez en la raison aux traditions de libert� que nous ont �t� transmises de vieille date, � la saveur g�n�reuse de nos vins, � nos sites abrupts, � ces fiers rochers et � ces ravins profonds que l'�il s'habitue de bonne heure � mesurer avec calme, et o� il puise une singuli�re hardiesse.
Quoi qu'il en soit, ces noms c�l�bres prouvent au moins que notre province n'est pas uniquement f�conde en soldats, en jurisconsultes et en savants. Tous les ans, des artistes nombreux la repr�sentent � l'Exposition de peinture et de sculpture de Paris, et dignement. D'ailleurs, ces artistes ne font que marcher sur les traces de leurs a�n�s. D�j� au XVI�me et au XVII�me si�cle, je trouve parmi les Jurassiens des sculpteurs de talent, tels que Landry, Simon Jaillet et Reymondel, le m�me qui fit un p�lerinage � Rome en compagnie de Lacuzon.
Au XVIII�me si�cle para�t le fameux Rosset (de Saint-Claude), dont Fr�d�ric II disait " qu'il �tait le seul qui s�t faire parler l'ivoire " Ses Christs ont une rare valeur.
Il eut trois fils, sculpteurs comme lui, mais d'un moindre m�rite, et dont l'un �tait tr�s cr�dule. A ce sujet, permettez-moi de vous conter une anecdote, que j'emprunte � mes souvenirs de famille. Vers le commencement de la Restauration, il y avait � Saint-Claude, une bizarre association qui s'intitulait la Soci�t� de Cracovie, parce que tous les jeunes gens qui en faisaient partie s'engageaient � ne d�biter que des craques. A ce cercle appartenaient des hommes spirituels et parfaitement honorables, tels que Comoy, receveur particulier, les fr�res Colomb, dont l'un fut maire et l'autre notaire, Cattand, etc.. ;
Un jour, Comoy va trouver Rosset " Bonne nouvelle lui dit-il. -Quelle ? -On vient de me charger pour toi d'une commande consid�rable. Vite � l'�uvre : il s'agit de livrer douze grosses de christs, grandeur nature (on sait que la grosse vaut douze douzaines) Rosset s'en va dans un bois proche de la ville, il compte les ormes. Au bout de huit jours, il �tait sur le point de les faire abattre, quand Comoy le d�sabusa.
Si j'arrive aux artistes francs-comtois de notre temps, que de noms se pressent sous ma plume : G�r�me, qui a obtenu deux fois la grande m�daille d'honneur au Salon ; Faustin Besson (de Dole), qui a peint la chambre � coucher de l'ex-imp�ratrice ; Huguenin, statuaire ; de Valdahon, peintre distingu� ; Jean Petit ; Ballandrin, Forestier, qui a sculpt� la chaire de l'�glise Saint-D�sir� et � qui il a manqu� qu'un plus grand th��tre pour avoir une r�putation plus �tendue ; .Marquiset, Jetot ; Brun, le peintre spirituel du Candidat et de l'Electeur ; les fr�res Mazaroz, dont l'un est peintre et l'autre sculpteur d'ornements sur bois, etc.. J'aurais trop � faire � vous les nommer tous. Songez que je ne mentionne ici ni les compositeurs de musique, ni ceux qui ont expos� cette ann�e et dont je veux vous entretenir avec plus de d�tails.
J'ai point� sur un catalogue les noms des Francs-Comtois qui ont fait recevoir au Salon de 1875 des tableaux, des morceaux de sculpture, des dessins ou des gravures. Savez-vous � quel chiffre leur nombre s'�l�ve ? A pr�s de quarante.
Dirigeons-nous donc du c�t� du Palais des Champs Elys�es o� sont expos�s leurs �uvres.
Figurez-vous un monument dans le style des grandes gares, avec une �norme vo�te vitr�e, et sur les faces lat�rales des vitraux de couleur. Sur la fa�ade ext�rieure sont grav�s, � intervalles �gaux et encadr�s dans des moulures, les noms des savants qui ont bien m�rit� de la science. Je remarque en passant celui de Janvier (de Saint-Claude) astronome et m�canicien, et qui sous Louis XVI avait son logement au Louvre. Je dois vous dire que ce Palais de l'Industrie sert indistinctement aux concours de chevaux ou de musique, aux expositions de plantes, de cochons, de fromages et de tableaux. Apr�s tout, la musique, c'est de l'art ; les fleurs peuvent �tre assimil�es � la musique puisqu'il y a une gamme d'odeurs et qu'on pourrait presque organiser un concert de parfums. Les fromages� je n'en veux pas m�dire, on en fabrique de si bons en Franche-Comt� ! Et puis un romancier, Emile Zola n'a-t-il pas trouv� moyen, en d�crivant les cas�ines de toute sorte de toute couleur, de tout pays, �tal�es aux Halles, de faire une symphonie des fromages ? Vous voyez bien qu'avec un peu de bonne volont� tout cela se tient. Au surplus, rassurez-vous : il ne reste pas trace des expositions pr�c�dentes. Le Palais de l'Industrie se m�tamorphose comme un d�cor d'op�ra : aujourd'hui la cour a l'aspect joyeux d'un jardin oriental, tout peupl� de statues pensives ou souriantes qui, baign�es de lumi�re, regardent en silence d�filer des milliers de visiteurs.

Les sculpteurs comtois au Salon de 1875

�Entrons si vous voulez et venez saluer avec moi les �uvres de nos compatriotes.

MM. Perraud, Claudet et Laurent :

Je commencerai par les sculpteurs.

Allons droit � ce groupe colossal qui s'�l�ve vers le milieu du jardin. Il est d� au ciseau de M. Perraud (de Monay) et repr�sente le Jour, sous forme all�gorique : un des compagnons d'Hercule se d�salt�re � la source, apr�s de rudes travaux et des combats h�ro�ques contre les brigands et les monstres qui �pouvantaient la Terre. La source est figur�e sous les traits d'une robuste femme au profil grec, dont les cheveux ondulent sur les tempes comme ceux de la Diane Chasseresse, et qui est nue jusqu'� la ceinture comme la V�nus de Milo. Sur l'�paule droite, elle porte une urne pench�e, o� les l�vres du compagnon d'Hercule boivent avidement. Les jambes tr�s �cart�es, le corps ploy�, une hache d�pos�e � terre, sa fronde enroul�e autour de l'avant-bras droit, une corne � la main pour sonner ses compagnons dispers�s, l'athl�tique aventurier tient sa main droite sur la hanche de sa femme, dans une attitude de hasard et qui n'a rien que d'absolument chaste, tandis que de sa gauche, il appuie sa cruche, comme pour s'abreuver plus vite. Indiff�rente et calme dans sa physionomie, la femme rappelle un peu le type des statues antiques sans en avoir tout le charme. Le visage de l'homme, avec son nez arabe, sa bouche pro�minente, n'exprimant que l'app�tit et la vigueur physique, a une originalit� plus marqu�e. Tous les muscles sont savamment et vigoureusement indiqu�s. Le buste surtout est admirablement �tudi�. Que nous sommes loin du joli et du mi�vre, cela est simple et puissant, plein de force et de hardiesse. Les tendons de la jambe saillissent dans une mani�re sp�ciale et qu'on ne rencontre pas commun�ment. Approchez-vous, �loignez-vous, tournez autour, cela est fait de pr�s comme de loin, on sent l'homme qui poss�de � fond son art. Ceux qui trouvent toujours � redire pensent que M. Perraud a oubli� de sacrifier aux Gr�ces avant d'entreprendre son ouvrage. Mais un bloc de pierre si consid�rable ne comportait pas la gentillesse, et c'est d�j� un tour de force que de lui avoir donn� la vie
Bien des critiques dont ce groupe est l'objet tomberont, lorsqu'il sera install� sur un pi�destal, � l'avenue de l'observatoire, pour laquelle il a �t� command�. La comparaison avec les autres groupes qui lui feront pendant sera tout � son avantage. N'�tait l'obscurit� du sujet et quelque raideur, ce morceau �tonnant d'ex�cution pourrait prendre place, pour des qualit�s diff�rentes, il est vrai, � c�t� des plus belles �uvres de M. Perraud, � c�t� de son Fauve � l'Enfant par exemple, et de son D�sespoir, statues qui appartiennent au Mus�e du Luxembourg et que le gouvernement a envoy�es � la Grande exposition de Vienne, o� la France, au lendemain de ses malheurs, ayant besoin d'une premi�re consolation, a remport� dans les arts une si �clatante victoire.
M. Perraud a expos�, en outre, deux bustes : l'un de marbre, qui est le portrait de Pierre Larousse, auteur du Grand Dictionnaire Universel du XIX�me si�cle, l'autre en bronze, repr�sentant le maire de Fontenay sous Bois, et destin� sans doute � orner une fontaine ou la salle des r�unions du conseil municipal de l'endroit, ; le socle porte en effet grav�e cette inscription

A M.Jacq.Sim. Boschot
Ancien Maire de Fontenay sous Bois
Les habitants reconnaissants.

Voil�, certes, des administr�s mod�les, et comme il n'y en a pas partout. La physionomie de Perraud l'exprime l'�nergie et la patience -il en a fallu, certes, pour mener � bien son Encyclop�die. On y lit aussi un peu de tristesse, soit qu'il f�t naturellement dispos� � la m�lancolie, soit qu'il pense que son �uvre, par nature, est impossible � achever, puisque le dictionnaire est � peine imprim�, qu'il est imm�diatement d�pass� par des �crits nouveaux, par des d�couvertes plus r�centes, qui le rendent d�s lors incomplet. La t�te inclin�e � gauche, le col est froiss�, la cravate fuit de travers : on sent qu'il s'agit d'un homme simple, qui est pour la pens�e, sans le souci d'une tenue correcte.
Quant au maire de Fontenay, ce n'est pas pr�cis�ment un Apollon du Belv�d�re mais comme il doit �tre ressemblant ! Cheveux ras, barbe courte, il regarde avec bonhomie. La figure est bien model�e et vivante. C'est un excellent buste.
On sait que la belle et fi�re statue que les Salinois ont �lev�e au g�n�ral Cler est l'�uvre de M. Perraud. Pourquoi les habitants de Poligny n'ont-ils pas eu l'id�e de confier l'ex�cution de la leur au m�me artiste ? Quand il s'est agi d'�riger un monument � Travot, M. Perraud jurassien, membre de l'Institut, le premier sculpteur de notre temps a offert de s'en charger gratuitement par amour du pays. Soit d�sir de gaspiller les finances de la ville, soit b�vue, le conseil municipal d'alors pr�f�ra donner 30 000 F � un sculpteur de4�me ordre, pour avoir une �uvre grotesque, et c'�tait m�rit� -le g�n�ral Travot est un enlaidissement de la place qu'il �tait destin� � orner. Son image devait �tre pour la jeunesse une exhortation perp�tuelle au courage et � l'honneur : il se trouve que les enfants s'habituent � envelopper dans le m�me ridicule la statue et l'homme qu'elle repr�sente. Il serait donc � souhaiter qu'on renverrait au plus t�t cette masse insignifiante de bronze et qu'on la remit au creuset avec les quatre petits savoyards qui sont coll�s au pi�destal. L'art n'y perdrait rien, puisque l'�uvre est d�testable et qu'elle n'est d'ailleurs que la reproduction identique, le double de celle qui se dresse sur la place de La Roche sur Yon. M. Perraud pr�terait son magnifique talent avec sa g�n�rosit� habituelle, les frais n'iraient pas tr�s loin, puisqu'on aurait le bronze, et que la ville de Poligny se trouverait dot�e � son tour d'une belle statue, qu'on pourrait au moins regarder avec plaisir. Voil� ce que d�sirent tout bas bon nombre d'habitants de Poligny et ce que r�clamons tout haut. Au conseil municipal d'aviser.

De M. Perraud passons � M. Max Claudet (de Salins) son disciple, mais un disciple �mancip�. Si M. Claudet a emprunt� � son ma�tre le go�t des belles formes, il s'est r�serv� toute libert�, je dirai m�me toute licence, sur le choix des sujets. Ce n'est plus le souci de l'id�al qui le guide, il pr�f�re le r�el. Les cations les plus communes de la vie, les plus triviales loin de d�courager son ciseau, l'attirent. En un mot, il fait profession d'appartenir � l'�cole r�aliste. Comme sculpteur, il ne rel�ve d'aucun ma�tre direct. Nous ne pouvons que lui trouver des �quivalents dans les autres branches de la pens�e. Max Buchon dans la po�sie, Champfleury dans le roman, Courbet dans la peinture (pas dans tous ses tableaux toutefois, ni surtout dans ses meilleurs, qui repr�sentent sp�cialement de majestueux ou des paysages choisis parmi les plus accident�s et les plus grandioses), peuvent vous donner une id�e assez juste de la nature de son talent. D�j� l'an dernier M. Claudet exposait un Vigneron jurassien faisant des �chalas et le Retour du march�. : c'�tait un paysan � l'air r�joui qui rapportait dans ses bras un jeune cochon. Cette fois-ci, il nous offre une statuette qu'on peut classer dans la m�me cat�gorie : Le Petit Gourmand. Assis, les jambes crois�es, un b�b� l�che tr�s s�rieusement le dessus de sa tartine, le meilleur. La statuette est bien �bauch�e, mais l'artiste aurait pu, ce semble, la pousser plus loin, la finir davantage. Il ne s'est gu�re attach� non plus � donner � son visage a une beaut� propre, ni m�me un air de gr�ce. C'est le premier venu des enfants, et qu'il fait ce que nous avons tous fait. " C'est comme �a ! " disent les mamans qui passent. Ce mot fait � la fois l '�loge de l'�uvre, qui est mignonne et pleine de v�rit�, et la critique du genre.

Tous les genres sont bons, hors les genres ennuyeux.

Sans doute, et c'est aussi mon avis. Mais est-ce assez que devant une �uvre d'art, devant celle de M. Claudet, par exemple on puisse s'�crier :
" Voil� un homme d'esprit et qui sait son affaire ? ". Pour nous, nous assignons � l'art un but plus �lev�. Nous croyons qu'il a mieux � faire qu'� reproduire ce que nous voyons tous les jours. Son r�le plus noble -j'ajouterais volontiers sa seule raison d'�tre- est de choisir parmi les �l�ments que fournit la r�alit�. Les plus gracieux et les plus propres � charmer l'imagination, � toucher l'�me et � la plonger dans la s�r�nit�. Ne vous semble-t-il pas que dans l'air qui nous environne nous respirions la vulgarit�, pour ainsi dire, par tous les pores ? Or, une �uvre que l'artiste s'est attach� � rendre plus belle que la r�alit� et que toute r�alit� a cet avantage pr�cieux de nous emporter pour quelques instants au-dessus de terre et de nous causer une d�licieuse et rafra�chissante �motion, qui nous console de la banalit� de la vie. Il y a des moments o� l'on donnerait volontiers les fontaines les plus brillantes de l'�cole r�aliste pour la moindre t�te de l'�cole italienne du XVI�me si�cle. Ce n'est pas que je veuille faire le proc�s au genre r�aliste, qui en produit quelques �uvres charmantes, ni � M. Claudet, qui s'y montre original et qui se sent la vocation d'y exceller. J'avouerai m�me que j'�prouve toujours un grand plaisir � revoir le mendiant de Ribeira, si gai sous ses haillons, caprices qui n'ont pas emp�ch� le premier de faire son Assomption ni le second sa Mise au S�pulcre. Mais je crains que ce genre ne plaise que comme contraste, et par accident, et qu'il ne soit dangereux de s'y cantonner sans en sortir.
M. Claudet, d'ailleurs, nous a d�j� prouv� qu'il �tait capable de faire des excursions dans le domaine de l'id�al, et de s'en tirer avec honneur : t�moin la statue qu'il a jointe au petit gourmand. C'est une �tude de jeune adolescent, tenant une �p�e bris�e, avec cette �pigraphe : " L'�p�e de la France bris�e en leurs mains vaillantes sera forg�e de nouveau par leurs descendants. " Assis sur une enclume, le coude sur la cuisse gauche et la t�te dans la main, l'enfant, en proie � des souvenirs m�l�s de honte, songe aux revers qu'il faudra r�parer. C'est moins un r�ve qui est dans ses yeux qu'une r�volution terrible. Une petite critique cependant, que je n'adresse qu'� moiti� � M. Max Claudet, car je sais bien qu'il n'est pas de ces rab�cheurs de d�cadence qui s'imaginent que tout est perdu parce que nous avons �t� malheureux dans quelques combats. Je trouve que depuis quatre ans, peintres et sculpteurs abusent quelque peu de l'Ep�e bris�e� Que diable, elle repousse ! Les membres du jeune homme sont �l�gamment model�s, le corps est couch� avec gr�ce ; c'est une �uvre qui atteste un v�ritable talent, et nous souhaitons de tout notre c�ur � M. Claudet une m�daille. On sait qu'il n'en est plus � faire ses preuves. Son Robespierre bless�, notamment, fut fort remarqu� au Salon, il y a deux ans : c'�tait un morceau de sculpture, vigoureux et distingu�, et qui a �t� achet� par l'Etat. On a d� en faire pr�sent � une ville du Jura, qui sera bien aise, j'en suis s�r, de poss�der une des meilleures �uvres du jeune et habile sculpteur salinois -� moins que ce ne soit sa ville natale- Qui est proph�te en son pays ?

Pr�s du Petit gourmand, j'aper�ois deux portraits d'enfants, en pl�tre, de M. Laurent (de Gray). Ce sont les deux s�urs, sans doute ; elles se ressemblent, et les n�uds de ruban qu'elles ont dans les cheveux se correspondant, et se regardent, l'une le portant � gauche et l'autre � droite : ces deux portraits doivent �tre faits pour orner le chambranle de la m�me chemin�e. Les cheveux sont bien plant�s, les joues pleines : les figures ne manquent pas d'expression, ni m�me d'une certaine fiert� enfantine. On d�sirerait peut-�tre des l�vres plus finement et plus purement dessin�es et un model� plus minutieux. N�anmoins, ce sont d'assez bons portraits. M. Laurent a �t� choisi l'an dernier par la ville de Nancy pour ex�cuter la statue de Jacques Callot : cette marque d'estime pour son talent l'honore et l'�uvre qu'il a produite l'a pleinement justifi�e.

MM. Cl�singer, Iselin, Becquet et Chambard.

Quelle avalanche de bustes ! Il y en a beaucoup cette ann�e, il y en a trop. - signe f�cheux : les artistes se sentent entra�n�s - par des n�cessit�s, peut-�tre tr�s l�gitimes, � coup s�r fort regrettables - � oublier les nobles compositions pour ex�cuter des portraits de commande, � n�gliger le grand art pour faire du m�tier, � courir apr�s l'argent qui �gaye la vie, plut�t qu'apr�s la beaut� qui satisfait les d�licats, mais ne procure souvent qu'une gloire st�rile. Et ne me plaindrais pas trop cependant de ce d�bordement de portraits, s'ils �taient tous aussi lestement enlev�s que celui de Mme Rattazzi par M. Cl�singer (de Besan�on). D'abord, c'est une jolie personne que la femme de l'ex-ministre de Victor-Emmanuel, et cela contribue � l'agr�ment d'un buste. Par�e comme pour assister � une repr�sentation de th��tre des Italiens, d�collet�e � trois-quarts de peau, pour emprunter un jargon actuel de la mode une de ses expressions, elle porte en sautoir un large ruban auquel sont suspendues des d�corations. Sur les anneaux d'une cha�ne de dentelle qui fait le tour de son corps sont fix�s des m�daillons qu'orne le portrait du mari. Sa main gauche est ramen�e vers un des seins ; la droite s'enfonce et se d�robe sous la fourrure. Entre le bras droit et le sein droit, s'�chappe un bouquet de roses. Sa chevelure tombe en boucles sur le dos et sur la partie ant�rieure du cou. Mains �l�gantes, visage agr�able et caressant, t�te fine, tout cela explique les succ�s de Mme Rattazzi dans un certain monde parisien. A force de finesse, la t�te para�t m�me un peu petite pour les formes opulentes de la gorge. On a remarqu� que les jeunes filles de Greuze, fra�ches et pures, portaient des t�tes de12 ans sur des �paules de 18 : l'artiste commettait � dessein ces erreurs de proportion, pour exprimer le trouble inconscient des premi�res pudeurs, quand le corps d�j� form� ressent des tressaillements inconnus et que l'esprit garde encore toutes ses ignorances. Mais Mme Rattazzi ? Hum !
Le sculpteur n'a donc m�me pas la m�me excuse que Greuze. Si l'on regarde attentivement, on ne trouve presque pas de model� ; les plis de la joue, les d�pressions harmonieuses de la peau les attaches tr�s l�g�res des muscles, la grande vari�t� de presque imperceptibles et qu'il faut rendre, toutes les difficult�s en un mot sont escamot�es comme dans ces figures de cire qu'on voit aux vitrines des coiffeurs. La sculpture est un art patient, long et difficile, qui exige beaucoup de labeur et d'observation. On ne s'improvise pas sculpteur, c'est cependant ce que M. Claudet a fait. Apr�s avoir �t� cuirassier, il laissa le sabre pour l'�bauchoir. Un instant il eut beaucoup de vogue, tant il mettait de galbe dans ce qu'il fa�onnait et ciselait. Puis sa r�putation a l�g�rement d�clin�. La vente de ses �uvres, qui vient d'avoir lieu � l'h�tel Drouot, l'atteste. Les plus c�l�bres d'entre elles ont �t� adjug�es � des prix qui ne d�passaient gu�re 3000 F. Quelle chute ! Et ce n'est pas au manque de talent qu'elle est due, -je me plais � reconna�tre que M. Claudet en a, et beaucoup- mais � l'absence d'�tude patiente et de s�rieux travail. Malgr� ses d�fauts, le buste de Mme Rattazzi ne laisse pas d'�tre une �uvre brillante, empreinte de gr�ce et de distinction. Pourquoi M. Claudet ne nous a-t-il rien donn� de plus ?

Je serais tent� d'adresser le m�me reproche � M. Iselin ( de Clairegoutte) �l�ve de Rude, cet artiste a d�j� remport� de nombreuses m�dailles, sa r�putation est �tablie, et il n'a expos� que deux bustes -l'un est celui du g�n�ral de La Morici�re, destin� au mus�e de Versailles. Coiff� d'une calotte, drap� dans un burnous dont les glands pendent sur la poitrine, le g�n�ral, avec ses belles moustaches, ses traits fins, ses yeux clairvoyants, a l'air noble et intr�pide. C'est une belle t�te de soldat au repos. Mais on s'aper�oit que ce buste, d'une facture d'ailleurs sobre et large, a �t� ex�cut� d'apr�s une photo ; la chair n'est pas fouill�e, les surfaces sont trop unies. J'aime mieux l'autre, qui repr�sente une honn�te et s�v�re matrone, et qui pour le naturel et la vie, est un des meilleurs qui soient au salon.

Voici une terre cuite de M. Becquet, repr�sentant une vache accroupie, horriblement maigre, aux os saillants, � la figure tr�s allong�e ; elle regarde m�lancoliquement et r�ve. En la voyant, une strophe de Leconte de Lisle s'�veilla dans ma m�moire.

Non loin, quelques b�ufs blancs, couch�s parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons �pais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe int�rieur qu'ils n'ach�vent jamais.

C'est une assez bonne �tude d'animal, mais qui ne rappelle gu�re l'Isma�l que M. Becquet a expos� il y a quelques ann�es et qui lui a valu une seconde m�daille. Le haut de la t�te manque d'�paisseur et le model� est insuffisant.

M. Chambard (de Saint-Amour) ancien prix de Rome, a essay� de la sculpture de genre. La premi�re pose tel est le sujet qu'il a voulu interpr�ter. Imaginez une jeune fille au visage ing�nu, et d�licatement alarm�e parce qu'elle est sur le point de se d�pouiller du dernier de ses voiles. Elle retient pudiquement sur la cuisse un pan de sa chemisette, qui est d�j� descendue jusque l� et qui n'a plus qu'� glisser � terre pour la laisser dans le costume d'Eve. Sa poitrine est gr�le, les chairs demanderaient plus de souplesse, l'attitude g�n�rale ne manque pas de charme. Mais pourquoi cet air de vertu effarouch�e ? Les la�s, comme dirait M. Prud'homme, qui posent dans des ateliers d'artistes, n'ont pas cette ing�nuit� d'ordinaire. Il ne faut pas nous donner ces femmes -mod�les pour des mod�les de femmes. A quoi bon d�s lors cette candeur qui ne leur sied gu�re, ou plut�t ne leur sied pas du tout ? Elles �talent leurs formes sans �prouver tant de trouble. Votre statue repr�sente, si vous voulez, une timide compagne d'Iphis qui va se baigner aux premiers feux du jour, dans une fra�che rivi�re, prot�g�e contre les regards par un rideau de saules, et qui craint qu'un �il indiscret ne se cache derri�re les �pais ombrages� mais la premi�re pose oh ! Non.

MM. D�trier, Lippman, Gauthier et Perrey

Un groupe en bronze de Pierre Louis D�trier (de Vougeaucourt, Haute-Sa�ne) : l'Innocence et l 'Amiti�. Deux femmes, drap�es � l'antique, les tuniques serr�es par des ceintures d'or et chauss�es de fines sandales, sont debout, un l�vrier � leurs c�t�s. L'une a la main gauche appuy�e sur l '�paule de son amie, et tient un nid dans la main droite. Sa compagne tend une broche, pour donner la becqu�e aux petits oiseaux, et son visage indique une bienveillance tranquille : on voit que sa t�te est un sanctuaire o� n'habitent que les chastes r�ves, et que son c�ur vierge n'aime encore que les timides jeux de la jeunesse, que les doux propos et les rires b�nis de la famille. Elle distribue � des poissons leur nourriture, le matin, elle doit arroser ses fleurs, elle a tant l'air de s'int�resser � tout ce qui est faible, d�licat et gracieux dans la nature, � tout ce qui peut avoir besoin de sa virginale protection ! La porteuse du nid regarde avec une curiosit� manifeste s'ouvrir et se refermer les petits becs des oisillons sans plumes. Il y a dans ce groupe ce que nous demandons � toute �uvre d'art, c'est � dire une id�e ou un sentiment, et de gracieuses attitudes. Malheureusement quelle s�cheresse, quelle roideur dans la gorge, les bras et les jambes ! Avec un peu plus de finesse et d'originalit� dans les physionomies, qui rappellent trop les gravures du premier empire, et plus d'�l�gance dans les formes, l'�uvre serait agr�able : telle qu'elle est, elle a du m�rite et nous para�t renfermer des promesses.

Que ne puis-je donner les m�mes �loges � Lippman ! Ses deux statuettes en bronze repr�sentent un page et une dame du XVI�me si�cle. Le costume de l'�poque est bien �tudi�. Mais ce sont des morceaux d'arch�ologie plut�t que des �uvres d'art. Le page, une main sur son glaive l'autre sur un bouclier qui porte en �cusson un cheval ail� et des fleurs de lis, incline sa t�te ennuy�e et vulgaire. Pourquoi a-t-il des seins si saillants et si pointus ? O� a-t-il pris ce genou qui lui monte jusqu'� la cuisse ? Je ne m'arr�terai pas � d�crire sa toque, son pourpoint, ses chausses dont l'une est unie et l'autre orn�e d'�chancrures, ni ses sandales carr�es, non plus que la toilette de la femme. La draperie de celle-ci est pesante : d'une main elle tient un bout libre de sa ceinture � l'extr�mit� de laquelle pend une aum�ni�re, et de l'autre un pan de sa robe, comme si elle s'appr�tait � donner un avant deux. Comme l'attitude est disgracieuse ! Une revanche l'an prochain, s'il vous pla�t.

Dans la grande avenue du jardin, nous remarquons l'Androm�de de M. Charles Gauthier. Encha�n�e � un rocher, elle d�tourne la t�te � droite, dans un effroi de jeune fille qui ne peut pas se r�signer � son sort affreux. A-t-elle aper�u le monstre qui s'avance pour la d�vorer ? Pressent-elle le lib�rateur qui va venir � cheval � travers les airs, et percer le monstre de sa lance ? Quoi qu'il en soit, ce marbre est d'un sentiment ravissant. Debout, la jambe droite courb�e, la t�te pench�e de tristesse, la pauvre jeune fille laisse tomber avec une gr�ce charmante ses beaux bras captifs. Autour de ses pieds se joue l'�cume de la mer. Quelle puret� dans les lignes, quelle souplesse, que de vie ! Le haut du torse n'a pas tout � fait autant de l�g�ret� que les autres parties de la figure, mais l'ensemble reste harmonieux et les chairs sont moelleusement rendues. Le sujet d'Androm�de a d�j� s�duit bien des artistes : beaucoup l'ont trait� sup�rieurement. Notre compatriote l'a interpr�t� � son tour, et d'une mani�re originale qui lui fait beaucoup d'honneur. A quoi bon, dira-t-on, reprendre des sujets si connus ? Peut-�tre sont-ce les plus favorables, parce qu'ils sont les plus facilement compris du public. Que cherche le sculpteur ? Tout simplement un pr�texte � nous montrer un corps de femme dans sa force et dans sa gr�ce. M. Gauthier est en train de conqu�rir un rang tr�s honorable : il a �t� d�cor� l'ann�e derni�re pour sa statue du Braconnier.

Une autre �uvre assez jolie par laquelle je vais clore la s�rie de nos sculptures est celle de M. Perrey, Aim� Napol�on : Un jeune chevrier. Il est assis sur un rocher, o� grimpe le lierre, un chien �tendu � ses pieds. Sur son bras gauche, lev� horizontalement, court un �cureuil apprivois�. Entre le pouce et l'index, le petit animal passe la t�te, comme � travers une lucarne, et guette une noisette que le berger tient dans sa main droite, et qu'il lui montre de loin. L'enfant sourit � ce jeu, il regarde d'un air �panoui son gourmand compagnon, dont les convoitises l'amusent. C'est ing�nieux de composition, et l'enfant montre une gaiet� franche. Le morceau n'a pas un grand caract�re, mais laisse deviner un homme exerc� et habile.
A l'heure qu'il est, notre �cole fran�aise de sculpture est la premi�re de l'Europe. Aucune �cole, depuis la Renaissance, ne s'est montr�e si f�conde ni si originale. Aussi suis-je heureux de constater que notre province compte dans ce noble genre de glorieux repr�sentants. Si je me suis montr� s�v�re envers quelques-uns uns, c'est qu'ils ont les reins solides. C'est qu'on ne daigne critiquer en fin de compte que les hommes qui, par quelques c�t�s au moins ont une certaine valeur ; c'est enfin que je voudrais voir s'attacher encore davantage � l'�tude assidue et minutieuse du mod�le vivant et devenir de plus en plus dignes de leur art et de leur pays.

  • Suite : Les peintres comtois au Salon de 1875