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Les Francs-Comtois au Salon de 1875


Une chose m'tonne, quand je lis certains historiens qui parlent de la Franche-Comt c'est de voir quel point ils la mconnaissent. Michelet lui-mme, qui d'ordinaire a la sagacit d'un voyant, passe ct d'elle sans la comprendre. Dans son Tableau des provinces, o il marque grands traits la nature des productions et des caractres qui semblent plus spcialement propres chacune des contres de la Franche-Comt, l'minent historien ne trouve rien dire de la Franche-Comt, sinon que Besanon tait une rpublique ecclsiastique et qu'elle a produit le cardinal Granvelle. Pour nos populations montagnardes du Jura, elles sont traites avec plus de lgret encore. Jugez en plutt : " Ce fut sous les serfs de l'Eglise, Saint Claude, comme dans la pauvre Nantua de l'autre ct de la montagne, que commena l'industrie de ces contres. Attachs la glbe, ils taillrent d'abord des chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie, aujourd'hui qu'ils sont libres, ils convient les routes de France de rouliers et de colporteurs. "
Aussi voil, selon lui, le bilan de notre province : Granvelle, des rouliers et des colporteurs !
En vrit, ce ne serait gure.
MM. Delacroix et Castan, dans leur Guide de l'tranger Besanon, ont consacr quelques lignes l'esprit de la population franc-comtoise ? et leurs rflexions me paraissent plus judicieuses. D'abord, ils citent avec raison un mmoire sur la Franche-Comt, compos en 1699 pour le roi de France, et rest vrai, notamment sur ce point : " Les hommes sont grands, bien faits, robustes, braves et par consquent fort propices la guerre. "
Et l'auteur du Guide ajoute ce trait de caractre trs finement observ : " Le Franc-comtois se montre gnralement taciturne et circonspect, derrire ce masque trop srieux, il est bienveillant, enthousiaste et rsolu. "
Xavier Marmier, un des quarante immortels, et franc-comtois a crit des Rcits de Franche-Comt dans lesquels il signale son tour les qualits de courage et de patience qui distinguent nos compatriotes et qui les rendent particulirement aptes au mtier de la guerre et aux travaux de l'rudition.
Sans doute notre province produit des officiers par centaines, et, j'oserai l'affirmer, en plus grande quantit qu'aucune autre. Parmi eux, beaucoup mme sont des inventeurs, depuis Jean de Vienne (n Salins), mort en 1396 et qui cra la marine franaise, jusqu' d'Aron (de Pontarlier) qui, au sicle dernier, imagina pour le sige de Gibraltar, un systme de batteries flottantes insubmersibles et incombustibles, jusqu' M. Tamisier, notre dput actuel et l'inventeur, comme chacun sait, des canons rays.
Il n'est presque pas de petites villes chez nous qui n'ait son gnral et qui ne puisse riger une statue. Sans doute encore, nous avons des rudits, et des plus ingnieux, comme Gilbert Cousin (de Nozeroy), qui tait secrtaire d'Erasme, ou comme l'abb d'Olivet (de Salins) et tant d'autres.
Est-ce la tout ? Et les artistes ? Notre province est-elle jamais demeure trangre aux choses de l'esprit et de l'art ? On serait tent de le croire, ne lire que les crivains dont je parlais tout l'heure cependant c'est elle qui a donn la rvolution son Tyrte, Rouget de Lisle (de Lons-le-Saunier) dont l'hymne -quelque peu profan depuis par des bouches ivres et surtout par les sonneries ironiques des clairons prussiens- a fait dans ses beaux jours le tour de l'Europe sur les lvres de nos soldats. C'est elle qui a fourni la France contemporaine son gologue le plus puissant, Cuvier ; son philosophe le plus vigoureux, en dpit des contradictions et des paradoxes dont il est plein, Pierre Joseph Proudhon ; son pote le plus viril, Victor Hugo ; son paysagiste le plus original peut-tre, et dont le nom serait un grand honneur, s'il n'avait t ml d'une manire fcheuse aux vnements de la Commune, Courbet ; son peintre d'histoire le plus fin, Grme, un des matres actuels de la peinture, son sculpteur le plus grave et le plus pur M. Joseph Perraud que dites-vous de ce contingent franc-comtois ? Parmi cette phalange d'hommes illustres, combien sont des chefs d'cole, des novateurs ! D'o leur vient ce ddain des routes frayes, cette manire large, cette originalit brusque ? Demandez en la raison aux traditions de libert que nous ont t transmises de vieille date, la saveur gnreuse de nos vins, nos sites abrupts, ces fiers rochers et ces ravins profonds que l'oeil s'habitue de bonne heure mesurer avec calme, et o il puise une singulire hardiesse.
Quoi qu'il en soit, ces noms clbres prouvent au moins que notre province n'est pas uniquement fconde en soldats, en jurisconsultes et en savants. Tous les ans, des artistes nombreux la reprsentent l'Exposition de peinture et de sculpture de Paris, et dignement. D'ailleurs, ces artistes ne font que marcher sur les traces de leurs ans. Dj au XVIme et au XVIIme sicle, je trouve parmi les Jurassiens des sculpteurs de talent, tels que Landry, Simon Jaillet et Reymondel, le mme qui fit un plerinage Rome en compagnie de Lacuzon.
Au XVIIIme sicle parat le fameux Rosset (de Saint-Claude), dont Frdric II disait " qu'il tait le seul qui st faire parler l'ivoire " Ses Christs ont une rare valeur.
Il eut trois fils, sculpteurs comme lui, mais d'un moindre mrite, et dont l'un tait trs crdule. A ce sujet, permettez-moi de vous conter une anecdote, que j'emprunte mes souvenirs de famille. Vers le commencement de la Restauration, il y avait Saint-Claude, une bizarre association qui s'intitulait la Socit de Cracovie, parce que tous les jeunes gens qui en faisaient partie s'engageaient ne dbiter que des craques. A ce cercle appartenaient des hommes spirituels et parfaitement honorables, tels que Comoy, receveur particulier, les frres Colomb, dont l'un fut maire et l'autre notaire, Cattand, etc.. ;
Un jour, Comoy va trouver Rosset " Bonne nouvelle lui dit-il. -Quelle ? -On vient de me charger pour toi d'une commande considrable. Vite l'oeuvre : il s'agit de livrer douze grosses de christs, grandeur nature (on sait que la grosse vaut douze douzaines) Rosset s'en va dans un bois proche de la ville, il compte les ormes. Au bout de huit jours, il tait sur le point de les faire abattre, quand Comoy le dsabusa.
Si j'arrive aux artistes francs-comtois de notre temps, que de noms se pressent sous ma plume : Grme, qui a obtenu deux fois la grande mdaille d'honneur au Salon ; Faustin Besson (de Dole), qui a peint la chambre coucher de l'ex-impratrice ; Huguenin, statuaire ; de Valdahon, peintre distingu ; Jean Petit ; Ballandrin, Forestier, qui a sculpt la chaire de l'glise Saint-Dsir et qui il a manqu qu'un plus grand thtre pour avoir une rputation plus tendue ; .Marquiset, Jetot ; Brun, le peintre spirituel du Candidat et de l'Electeur ; les frres Mazaroz, dont l'un est peintre et l'autre sculpteur d'ornements sur bois, etc.. J'aurais trop faire vous les nommer tous. Songez que je ne mentionne ici ni les compositeurs de musique, ni ceux qui ont expos cette anne et dont je veux vous entretenir avec plus de dtails.
J'ai point sur un catalogue les noms des Francs-Comtois qui ont fait recevoir au Salon de 1875 des tableaux, des morceaux de sculpture, des dessins ou des gravures. Savez-vous quel chiffre leur nombre s'lve ? A prs de quarante.
Dirigeons-nous donc du ct du Palais des Champs Elyses o sont exposs leurs oeuvres.
Figurez-vous un monument dans le style des grandes gares, avec une norme vote vitre, et sur les faces latrales des vitraux de couleur. Sur la faade extrieure sont gravs, intervalles gaux et encadrs dans des moulures, les noms des savants qui ont bien mrit de la science. Je remarque en passant celui de Janvier (de Saint-Claude) astronome et mcanicien, et qui sous Louis XVI avait son logement au Louvre. Je dois vous dire que ce Palais de l'Industrie sert indistinctement aux concours de chevaux ou de musique, aux expositions de plantes, de cochons, de fromages et de tableaux. Aprs tout, la musique, c'est de l'art ; les fleurs peuvent tre assimiles la musique puisqu'il y a une gamme d'odeurs et qu'on pourrait presque organiser un concert de parfums. Les fromages je n'en veux pas mdire, on en fabrique de si bons en Franche-Comt ! Et puis un romancier, Emile Zola n'a-t-il pas trouv moyen, en dcrivant les casines de toute sorte de toute couleur, de tout pays, tales aux Halles, de faire une symphonie des fromages ? Vous voyez bien qu'avec un peu de bonne volont tout cela se tient. Au surplus, rassurez-vous : il ne reste pas trace des expositions prcdentes. Le Palais de l'Industrie se mtamorphose comme un dcor d'opra : aujourd'hui la cour a l'aspect joyeux d'un jardin oriental, tout peupl de statues pensives ou souriantes qui, baignes de lumire, regardent en silence dfiler des milliers de visiteurs.

Les sculpteurs comtois au Salon de 1875

Entrons si vous voulez et venez saluer avec moi les oeuvres de nos compatriotes.

MM. Perraud, Claudet et Laurent :

Je commencerai par les sculpteurs.

Allons droit ce groupe colossal qui s'lve vers le milieu du jardin. Il est d au ciseau de M. Perraud (de Monay) et reprsente le Jour, sous forme allgorique : un des compagnons d'Hercule se dsaltre la source, aprs de rudes travaux et des combats hroques contre les brigands et les monstres qui pouvantaient la Terre. La source est figure sous les traits d'une robuste femme au profil grec, dont les cheveux ondulent sur les tempes comme ceux de la Diane Chasseresse, et qui est nue jusqu' la ceinture comme la Vnus de Milo. Sur l'paule droite, elle porte une urne penche, o les lvres du compagnon d'Hercule boivent avidement. Les jambes trs cartes, le corps ploy, une hache dpose terre, sa fronde enroule autour de l'avant-bras droit, une corne la main pour sonner ses compagnons disperss, l'athltique aventurier tient sa main droite sur la hanche de sa femme, dans une attitude de hasard et qui n'a rien que d'absolument chaste, tandis que de sa gauche, il appuie sa cruche, comme pour s'abreuver plus vite. Indiffrente et calme dans sa physionomie, la femme rappelle un peu le type des statues antiques sans en avoir tout le charme. Le visage de l'homme, avec son nez arabe, sa bouche prominente, n'exprimant que l'apptit et la vigueur physique, a une originalit plus marque. Tous les muscles sont savamment et vigoureusement indiqus. Le buste surtout est admirablement tudi. Que nous sommes loin du joli et du mivre, cela est simple et puissant, plein de force et de hardiesse. Les tendons de la jambe saillissent dans une manire spciale et qu'on ne rencontre pas communment. Approchez-vous, loignez-vous, tournez autour, cela est fait de prs comme de loin, on sent l'homme qui possde fond son art. Ceux qui trouvent toujours redire pensent que M. Perraud a oubli de sacrifier aux Grces avant d'entreprendre son ouvrage. Mais un bloc de pierre si considrable ne comportait pas la gentillesse, et c'est dj un tour de force que de lui avoir donn la vie
Bien des critiques dont ce groupe est l'objet tomberont, lorsqu'il sera install sur un pidestal, l'avenue de l'observatoire, pour laquelle il a t command. La comparaison avec les autres groupes qui lui feront pendant sera tout son avantage. N'tait l'obscurit du sujet et quelque raideur, ce morceau tonnant d'excution pourrait prendre place, pour des qualits diffrentes, il est vrai, ct des plus belles oeuvres de M. Perraud, ct de son Fauve l'Enfant par exemple, et de son Dsespoir, statues qui appartiennent au Muse du Luxembourg et que le gouvernement a envoyes la Grande exposition de Vienne, o la France, au lendemain de ses malheurs, ayant besoin d'une premire consolation, a remport dans les arts une si clatante victoire.
M. Perraud a expos, en outre, deux bustes : l'un de marbre, qui est le portrait de Pierre Larousse, auteur du Grand Dictionnaire Universel du XIXme sicle, l'autre en bronze, reprsentant le maire de Fontenay sous Bois, et destin sans doute orner une fontaine ou la salle des runions du conseil municipal de l'endroit, ; le socle porte en effet grave cette inscription

A M.Jacq.Sim. Boschot
Ancien Maire de Fontenay sous Bois
Les habitants reconnaissants.

Voil, certes, des administrs modles, et comme il n'y en a pas partout. La physionomie de Perraud l'exprime l'nergie et la patience -il en a fallu, certes, pour mener bien son Encyclopdie. On y lit aussi un peu de tristesse, soit qu'il ft naturellement dispos la mlancolie, soit qu'il pense que son oeuvre, par nature, est impossible achever, puisque le dictionnaire est peine imprim, qu'il est immdiatement dpass par des crits nouveaux, par des dcouvertes plus rcentes, qui le rendent ds lors incomplet. La tte incline gauche, le col est froiss, la cravate fuit de travers : on sent qu'il s'agit d'un homme simple, qui est pour la pense, sans le souci d'une tenue correcte.
Quant au maire de Fontenay, ce n'est pas prcisment un Apollon du Belvdre mais comme il doit tre ressemblant ! Cheveux ras, barbe courte, il regarde avec bonhomie. La figure est bien modele et vivante. C'est un excellent buste.
On sait que la belle et fire statue que les Salinois ont leve au gnral Cler est l'oeuvre de M. Perraud. Pourquoi les habitants de Poligny n'ont-ils pas eu l'ide de confier l'excution de la leur au mme artiste ? Quand il s'est agi d'riger un monument Travot, M. Perraud jurassien, membre de l'Institut, le premier sculpteur de notre temps a offert de s'en charger gratuitement par amour du pays. Soit dsir de gaspiller les finances de la ville, soit bvue, le conseil municipal d'alors prfra donner 30 000 F un sculpteur de4me ordre, pour avoir une oeuvre grotesque, et c'tait mrit -le gnral Travot est un enlaidissement de la place qu'il tait destin orner. Son image devait tre pour la jeunesse une exhortation perptuelle au courage et l'honneur : il se trouve que les enfants s'habituent envelopper dans le mme ridicule la statue et l'homme qu'elle reprsente. Il serait donc souhaiter qu'on renverrait au plus tt cette masse insignifiante de bronze et qu'on la remit au creuset avec les quatre petits savoyards qui sont colls au pidestal. L'art n'y perdrait rien, puisque l'oeuvre est dtestable et qu'elle n'est d'ailleurs que la reproduction identique, le double de celle qui se dresse sur la place de La Roche sur Yon. M. Perraud prterait son magnifique talent avec sa gnrosit habituelle, les frais n'iraient pas trs loin, puisqu'on aurait le bronze, et que la ville de Poligny se trouverait dote son tour d'une belle statue, qu'on pourrait au moins regarder avec plaisir. Voil ce que dsirent tout bas bon nombre d'habitants de Poligny et ce que rclamons tout haut. Au conseil municipal d'aviser.

De M. Perraud passons M. Max Claudet (de Salins) son disciple, mais un disciple mancip. Si M. Claudet a emprunt son matre le got des belles formes, il s'est rserv toute libert, je dirai mme toute licence, sur le choix des sujets. Ce n'est plus le souci de l'idal qui le guide, il prfre le rel. Les cations les plus communes de la vie, les plus triviales loin de dcourager son ciseau, l'attirent. En un mot, il fait profession d'appartenir l'cole raliste. Comme sculpteur, il ne relve d'aucun matre direct. Nous ne pouvons que lui trouver des quivalents dans les autres branches de la pense. Max Buchon dans la posie, Champfleury dans le roman, Courbet dans la peinture (pas dans tous ses tableaux toutefois, ni surtout dans ses meilleurs, qui reprsentent spcialement de majestueux ou des paysages choisis parmi les plus accidents et les plus grandioses), peuvent vous donner une ide assez juste de la nature de son talent. Dj l'an dernier M. Claudet exposait un Vigneron jurassien faisant des chalas et le Retour du march. : c'tait un paysan l'air rjoui qui rapportait dans ses bras un jeune cochon. Cette fois-ci, il nous offre une statuette qu'on peut classer dans la mme catgorie : Le Petit Gourmand. Assis, les jambes croises, un bb lche trs srieusement le dessus de sa tartine, le meilleur. La statuette est bien bauche, mais l'artiste aurait pu, ce semble, la pousser plus loin, la finir davantage. Il ne s'est gure attach non plus donner son visage a une beaut propre, ni mme un air de grce. C'est le premier venu des enfants, et qu'il fait ce que nous avons tous fait. " C'est comme a ! " disent les mamans qui passent. Ce mot fait la fois l'loge de l'oeuvre, qui est mignonne et pleine de vrit, et la critique du genre.

Tous les genres sont bons, hors les genres ennuyeux.

Sans doute, et c'est aussi mon avis. Mais est-ce assez que devant une oeuvre d'art, devant celle de M. Claudet, par exemple on puisse s'crier :
" Voil un homme d'esprit et qui sait son affaire ? ". Pour nous, nous assignons l'art un but plus lev. Nous croyons qu'il a mieux faire qu' reproduire ce que nous voyons tous les jours. Son rle plus noble -j'ajouterais volontiers sa seule raison d'tre- est de choisir parmi les lments que fournit la ralit. Les plus gracieux et les plus propres charmer l'imagination, toucher l'me et la plonger dans la srnit. Ne vous semble-t-il pas que dans l'air qui nous environne nous respirions la vulgarit, pour ainsi dire, par tous les pores ? Or, une oeuvre que l'artiste s'est attach rendre plus belle que la ralit et que toute ralit a cet avantage prcieux de nous emporter pour quelques instants au-dessus de terre et de nous causer une dlicieuse et rafrachissante motion, qui nous console de la banalit de la vie. Il y a des moments o l'on donnerait volontiers les fontaines les plus brillantes de l'cole raliste pour la moindre tte de l'cole italienne du XVIme sicle. Ce n'est pas que je veuille faire le procs au genre raliste, qui en produit quelques oeuvres charmantes, ni M. Claudet, qui s'y montre original et qui se sent la vocation d'y exceller. J'avouerai mme que j'prouve toujours un grand plaisir revoir le mendiant de Ribeira, si gai sous ses haillons, caprices qui n'ont pas empch le premier de faire son Assomption ni le second sa Mise au Spulcre. Mais je crains que ce genre ne plaise que comme contraste, et par accident, et qu'il ne soit dangereux de s'y cantonner sans en sortir.
M. Claudet, d'ailleurs, nous a dj prouv qu'il tait capable de faire des excursions dans le domaine de l'idal, et de s'en tirer avec honneur : tmoin la statue qu'il a jointe au petit gourmand. C'est une tude de jeune adolescent, tenant une pe brise, avec cette pigraphe : " L'pe de la France brise en leurs mains vaillantes sera forge de nouveau par leurs descendants. " Assis sur une enclume, le coude sur la cuisse gauche et la tte dans la main, l'enfant, en proie des souvenirs mls de honte, songe aux revers qu'il faudra rparer. C'est moins un rve qui est dans ses yeux qu'une rvolution terrible. Une petite critique cependant, que je n'adresse qu' moiti M. Max Claudet, car je sais bien qu'il n'est pas de ces rabcheurs de dcadence qui s'imaginent que tout est perdu parce que nous avons t malheureux dans quelques combats. Je trouve que depuis quatre ans, peintres et sculpteurs abusent quelque peu de l'Epe brise Que diable, elle repousse ! Les membres du jeune homme sont lgamment models, le corps est couch avec grce ; c'est une oeuvre qui atteste un vritable talent, et nous souhaitons de tout notre coeur M. Claudet une mdaille. On sait qu'il n'en est plus faire ses preuves. Son Robespierre bless, notamment, fut fort remarqu au Salon, il y a deux ans : c'tait un morceau de sculpture, vigoureux et distingu, et qui a t achet par l'Etat. On a d en faire prsent une ville du Jura, qui sera bien aise, j'en suis sr, de possder une des meilleures oeuvres du jeune et habile sculpteur salinois - moins que ce ne soit sa ville natale- Qui est prophte en son pays ?

Prs du Petit gourmand, j'aperois deux portraits d'enfants, en pltre, de M. Laurent (de Gray). Ce sont les deux soeurs, sans doute ; elles se ressemblent, et les noeuds de ruban qu'elles ont dans les cheveux se correspondant, et se regardent, l'une le portant gauche et l'autre droite : ces deux portraits doivent tre faits pour orner le chambranle de la mme chemine. Les cheveux sont bien plants, les joues pleines : les figures ne manquent pas d'expression, ni mme d'une certaine fiert enfantine. On dsirerait peut-tre des lvres plus finement et plus purement dessines et un model plus minutieux. Nanmoins, ce sont d'assez bons portraits. M. Laurent a t choisi l'an dernier par la ville de Nancy pour excuter la statue de Jacques Callot : cette marque d'estime pour son talent l'honore et l'uvre qu'il a produite l'a pleinement justifie.

MM. Clsinger, Iselin, Becquet et Chambard.

Quelle avalanche de bustes ! Il y en a beaucoup cette anne, il y en a trop. - signe fcheux : les artistes se sentent entrans - par des ncessits, peut-tre trs lgitimes, coup sr fort regrettables - oublier les nobles compositions pour excuter des portraits de commande, ngliger le grand art pour faire du mtier, courir aprs l'argent qui gaye la vie, plutt qu'aprs la beaut qui satisfait les dlicats, mais ne procure souvent qu'une gloire strile. Et ne me plaindrais pas trop cependant de ce dbordement de portraits, s'ils taient tous aussi lestement enlevs que celui de Mme Rattazzi par M. Clsinger (de Besanon). D'abord, c'est une jolie personne que la femme de l'ex-ministre de Victor-Emmanuel, et cela contribue l'agrment d'un buste. Pare comme pour assister une reprsentation de thtre des Italiens, dcollete trois-quarts de peau, pour emprunter un jargon actuel de la mode une de ses expressions, elle porte en sautoir un large ruban auquel sont suspendues des dcorations. Sur les anneaux d'une chane de dentelle qui fait le tour de son corps sont fixs des mdaillons qu'orne le portrait du mari. Sa main gauche est ramene vers un des seins ; la droite s'enfonce et se drobe sous la fourrure. Entre le bras droit et le sein droit, s'chappe un bouquet de roses. Sa chevelure tombe en boucles sur le dos et sur la partie antrieure du cou. Mains lgantes, visage agrable et caressant, tte fine, tout cela explique les succs de Mme Rattazzi dans un certain monde parisien. A force de finesse, la tte parat mme un peu petite pour les formes opulentes de la gorge. On a remarqu que les jeunes filles de Greuze, fraches et pures, portaient des ttes de12 ans sur des paules de 18 : l'artiste commettait dessein ces erreurs de proportion, pour exprimer le trouble inconscient des premires pudeurs, quand le corps dj form ressent des tressaillements inconnus et que l'esprit garde encore toutes ses ignorances. Mais Mme Rattazzi ? Hum !
Le sculpteur n'a donc mme pas la mme excuse que Greuze. Si l'on regarde attentivement, on ne trouve presque pas de model ; les plis de la joue, les dpressions harmonieuses de la peau les attaches trs lgres des muscles, la grande varit de presque imperceptibles et qu'il faut rendre, toutes les difficults en un mot sont escamotes comme dans ces figures de cire qu'on voit aux vitrines des coiffeurs. La sculpture est un art patient, long et difficile, qui exige beaucoup de labeur et d'observation. On ne s'improvise pas sculpteur, c'est cependant ce que M. Claudet a fait. Aprs avoir t cuirassier, il laissa le sabre pour l'bauchoir. Un instant il eut beaucoup de vogue, tant il mettait de galbe dans ce qu'il faonnait et ciselait. Puis sa rputation a lgrement dclin. La vente de ses uvres, qui vient d'avoir lieu l'htel Drouot, l'atteste. Les plus clbres d'entre elles ont t adjuges des prix qui ne dpassaient gure 3000 F. Quelle chute ! Et ce n'est pas au manque de talent qu'elle est due, -je me plais reconnatre que M. Claudet en a, et beaucoup- mais l'absence d'tude patiente et de srieux travail. Malgr ses dfauts, le buste de Mme Rattazzi ne laisse pas d'tre une uvre brillante, empreinte de grce et de distinction. Pourquoi M. Claudet ne nous a-t-il rien donn de plus ?

Je serais tent d'adresser le mme reproche M. Iselin ( de Clairegoutte) lve de Rude, cet artiste a dj remport de nombreuses mdailles, sa rputation est tablie, et il n'a expos que deux bustes -l'un est celui du gnral de La Moricire, destin au muse de Versailles. Coiff d'une calotte, drap dans un burnous dont les glands pendent sur la poitrine, le gnral, avec ses belles moustaches, ses traits fins, ses yeux clairvoyants, a l'air noble et intrpide. C'est une belle tte de soldat au repos. Mais on s'aperoit que ce buste, d'une facture d'ailleurs sobre et large, a t excut d'aprs une photo ; la chair n'est pas fouille, les surfaces sont trop unies. J'aime mieux l'autre, qui reprsente une honnte et svre matrone, et qui pour le naturel et la vie, est un des meilleurs qui soient au salon.

Voici une terre cuite de M. Becquet, reprsentant une vache accroupie, horriblement maigre, aux os saillants, la figure trs allonge ; elle regarde mlancoliquement et rve. En la voyant, une strophe de Leconte de Lisle s'veilla dans ma mmoire.

Non loin, quelques bufs blancs, couchs parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons pais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intrieur qu'ils n'achvent jamais.

C'est une assez bonne tude d'animal, mais qui ne rappelle gure l'Ismal que M. Becquet a expos il y a quelques annes et qui lui a valu une seconde mdaille. Le haut de la tte manque d'paisseur et le model est insuffisant.

M. Chambard (de Saint-Amour) ancien prix de Rome, a essay de la sculpture de genre. La premire pose tel est le sujet qu'il a voulu interprter. Imaginez une jeune fille au visage ingnu, et dlicatement alarme parce qu'elle est sur le point de se dpouiller du dernier de ses voiles. Elle retient pudiquement sur la cuisse un pan de sa chemisette, qui est dj descendue jusque l et qui n'a plus qu' glisser terre pour la laisser dans le costume d'Eve. Sa poitrine est grle, les chairs demanderaient plus de souplesse, l'attitude gnrale ne manque pas de charme. Mais pourquoi cet air de vertu effarouche ? Les las, comme dirait M. Prud'homme, qui posent dans des ateliers d'artistes, n'ont pas cette ingnuit d'ordinaire. Il ne faut pas nous donner ces femmes -modles pour des modles de femmes. A quoi bon ds lors cette candeur qui ne leur sied gure, ou plutt ne leur sied pas du tout ? Elles talent leurs formes sans prouver tant de trouble. Votre statue reprsente, si vous voulez, une timide compagne d'Iphis qui va se baigner aux premiers feux du jour, dans une frache rivire, protge contre les regards par un rideau de saules, et qui craint qu'un il indiscret ne se cache derrire les pais ombrages mais la premire pose oh ! Non.

MM. Dtrier, Lippman, Gauthier et Perrey

Un groupe en bronze de Pierre Louis Dtrier (de Vougeaucourt, Haute-Sane) : l'Innocence et l 'Amiti. Deux femmes, drapes l'antique, les tuniques serres par des ceintures d'or et chausses de fines sandales, sont debout, un lvrier leurs cts. L'une a la main gauche appuye sur l 'paule de son amie, et tient un nid dans la main droite. Sa compagne tend une broche, pour donner la becque aux petits oiseaux, et son visage indique une bienveillance tranquille : on voit que sa tte est un sanctuaire o n'habitent que les chastes rves, et que son cur vierge n'aime encore que les timides jeux de la jeunesse, que les doux propos et les rires bnis de la famille. Elle distribue des poissons leur nourriture, le matin, elle doit arroser ses fleurs, elle a tant l'air de s'intresser tout ce qui est faible, dlicat et gracieux dans la nature, tout ce qui peut avoir besoin de sa virginale protection ! La porteuse du nid regarde avec une curiosit manifeste s'ouvrir et se refermer les petits becs des oisillons sans plumes. Il y a dans ce groupe ce que nous demandons toute uvre d'art, c'est dire une ide ou un sentiment, et de gracieuses attitudes. Malheureusement quelle scheresse, quelle roideur dans la gorge, les bras et les jambes ! Avec un peu plus de finesse et d'originalit dans les physionomies, qui rappellent trop les gravures du premier empire, et plus d'lgance dans les formes, l'uvre serait agrable : telle qu'elle est, elle a du mrite et nous parat renfermer des promesses.

Que ne puis-je donner les mmes loges Lippman ! Ses deux statuettes en bronze reprsentent un page et une dame du XVIme sicle. Le costume de l'poque est bien tudi. Mais ce sont des morceaux d'archologie plutt que des uvres d'art. Le page, une main sur son glaive l'autre sur un bouclier qui porte en cusson un cheval ail et des fleurs de lis, incline sa tte ennuye et vulgaire. Pourquoi a-t-il des seins si saillants et si pointus ? O a-t-il pris ce genou qui lui monte jusqu' la cuisse ? Je ne m'arrterai pas dcrire sa toque, son pourpoint, ses chausses dont l'une est unie et l'autre orne d'chancrures, ni ses sandales carres, non plus que la toilette de la femme. La draperie de celle-ci est pesante : d'une main elle tient un bout libre de sa ceinture l'extrmit de laquelle pend une aumnire, et de l'autre un pan de sa robe, comme si elle s'apprtait donner un avant deux. Comme l'attitude est disgracieuse ! Une revanche l'an prochain, s'il vous plat.

Dans la grande avenue du jardin, nous remarquons l'Andromde de M. Charles Gauthier. Enchane un rocher, elle dtourne la tte droite, dans un effroi de jeune fille qui ne peut pas se rsigner son sort affreux. A-t-elle aperu le monstre qui s'avance pour la dvorer ? Pressent-elle le librateur qui va venir cheval travers les airs, et percer le monstre de sa lance ? Quoi qu'il en soit, ce marbre est d'un sentiment ravissant. Debout, la jambe droite courbe, la tte penche de tristesse, la pauvre jeune fille laisse tomber avec une grce charmante ses beaux bras captifs. Autour de ses pieds se joue l'cume de la mer. Quelle puret dans les lignes, quelle souplesse, que de vie ! Le haut du torse n'a pas tout fait autant de lgret que les autres parties de la figure, mais l'ensemble reste harmonieux et les chairs sont moelleusement rendues. Le sujet d'Andromde a dj sduit bien des artistes : beaucoup l'ont trait suprieurement. Notre compatriote l'a interprt son tour, et d'une manire originale qui lui fait beaucoup d'honneur. A quoi bon, dira-t-on, reprendre des sujets si connus ? Peut-tre sont-ce les plus favorables, parce qu'ils sont les plus facilement compris du public. Que cherche le sculpteur ? Tout simplement un prtexte nous montrer un corps de femme dans sa force et dans sa grce. M. Gauthier est en train de conqurir un rang trs honorable : il a t dcor l'anne dernire pour sa statue du Braconnier.

Une autre uvre assez jolie par laquelle je vais clore la srie de nos sculptures est celle de M. Perrey, Aim Napolon : Un jeune chevrier. Il est assis sur un rocher, o grimpe le lierre, un chien tendu ses pieds. Sur son bras gauche, lev horizontalement, court un cureuil apprivois. Entre le pouce et l'index, le petit animal passe la tte, comme travers une lucarne, et guette une noisette que le berger tient dans sa main droite, et qu'il lui montre de loin. L'enfant sourit ce jeu, il regarde d'un air panoui son gourmand compagnon, dont les convoitises l'amusent. C'est ingnieux de composition, et l'enfant montre une gaiet franche. Le morceau n'a pas un grand caractre, mais laisse deviner un homme exerc et habile.
A l'heure qu'il est, notre cole franaise de sculpture est la premire de l'Europe. Aucune cole, depuis la Renaissance, ne s'est montre si fconde ni si originale. Aussi suis-je heureux de constater que notre province compte dans ce noble genre de glorieux reprsentants. Si je me suis montr svre envers quelques-uns uns, c'est qu'ils ont les reins solides. C'est qu'on ne daigne critiquer en fin de compte que les hommes qui, par quelques cts au moins ont une certaine valeur ; c'est enfin que je voudrais voir s'attacher encore davantage l'tude assidue et minutieuse du modle vivant et devenir de plus en plus dignes de leur art et de leur pays.

  • Suite : Les peintres comtois au Salon de 1875